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Expérimentations, innovations : les nouvelles lubies

mercredi 13 novembre 2019
par  Snes S3 AT

Depuis plusieurs années, les dispositifs novateurs fleurissent dans les collèges.
De quoi se réjouir, s’il s’agit ainsi d’étendre des initiatives de terrain ayant fait leurs preuves, et même de les encourager en fournissant un cadre et des moyens aux collègues désireux d’exercer dans de bonnes conditions leur liberté pédagogique. N’est-ce pas ainsi que l’on peut faire évoluer les pratiques au bénéfice des élèves ?

Dans la réalité, les choses sont un peu différentes.

 Que disent les textes ?

L’innovation, informelle et sans cadre légal a toujours existé, mais c’est l’article L401-1 du code de l’éducation (2005) qui, en intégrant l’article 34 de la loi d’orientation et de programme de 2003, rend possible l’expérimentation dans les établissements puisqu’il leur permet, afin de s’adapter aux réalités locales, de « s’affranchir de la norme scolaire ».
La « Loi sur l’école de la confiance » réaffirme cette possibilité. Dans son article 38 (L.314), elle précise que des travaux de recherche peuvent se dérouler dans les établissements et que des expérimentations peuvent être inscrites au projet d’établissement (art L401) dans de nombreux domaines : organisation pédagogique de la classe, de l’école ou de l’établissement, coopération avec les partenaires du système éducatif (acteurs privés ?), échanges avec les établissements scolaires étrangers, répartition des heures d’enseignement sur l’année, procédures d’orientation, utilisation des outils et ressources numériques... Elle précise que « dans le cadre de ces expérimentations, et sous réserve de l’accord des enseignants concernés, la périodicité des obligations de service peut être modifiée », ouvrant ainsi la porte à l’annualisation du temps de travail. Elle accentue aussi le rôle des collectivités territoriales.
L’autorisation préalable des autorités académiques est nécessaire.

 Inventaire non exhaustif : expérimentation et innovation dans l’académie de Versailles

Dressons donc un petit florilège des dispositifs existant dans l’académie de Versailles, mais aussi ailleurs, car quand on y regarde de plus près, on retrouve un peu partout les mêmes lubies dont on s’aperçoit assez vite qu’elles sont pilotées depuis le Ministère (ceci expliquant cela) ou qu’elles tendent à instrumentaliser et à étendre des expériences menées localement.

  • Le quart-d’heure de lecture : c’est un courrier du 3 octobre 2018 de la DGESCO qui demande aux recteurs de développer cette expérience initiée par l’association « Silence on lit ». Soyons clair, personne ne songerait un instant à minimiser les bienfaits universels de la lecture. De là à en attendre des miracles comme l’amélioration soudaine du comportement des élèves, voire la diminution du décrochage scolaire, il n’y a qu’un petit pas que certains établissements se sont empressés de franchir. Encore plus gênant, dans certains cas, le quart-d’heure quotidien de lecture ampute d’autant les horaires d’enseignement. Sans être très fort en mathématiques, on peut même avancer que le temps prélevé sur les cours est de l’ordre d’une heure (voire 1h15) hebdomadaire, ce qui n’est pas négligeable dans la mesure où les horaires disciplinaires ont depuis plusieurs années tendance à fondre comme neige au soleil. Dans les cas où le temps de lecture s’ajoute aux heures de cours, ce n’est pas mieux, car il impose aux collègues un travail non rémunéré, quoi qu’en disent certains chefs d’établissement (« Ce n’est pas vraiment du travail puisque le professeur lit aussi ! »).
  • Les cours de langue de 45 min : on dilue l’enseignement et on appelle cela « L’anglais au quotidien » : par exemple en 6ème on remplace 4 cours hebdomadaires de 55 min par 5 cours de 45 min (c’est beau, c’est comme en Finlande). Au passage, cela oblige les collègues de langue à être présents tous les jours dans leur établissement et impacte les emplois du temps de tout le monde. Parfois, on se contente de réduire les cours de 10 min que l’on consacre à la concertation.
  • L’heure bleue : sous ce nom poétique se cache un créneau horaire hebdomadaire où personne n’a cours. Tout le monde est donc censé être disponible et content car enfin il y a du temps pour se réunir. Avantage : cela ne coûte pas un sou.
  • L’éloquence : c’est le plan d’action du 17/09/2018 qui fait apparaître cette nouvelle activité dans le paysage du collège, sans que l’on sache vraiment où trouver la demi-heure hebdomadaire de français supplémentaire annoncée à cet effet pour les élèves de 3ème lors de la rentrée 2019. Rappelons tout de même que la tendance est plutôt aux suppressions de postes pour accompagner l’augmentation du nombre des élèves. Faudra-t-il donc puiser dans la « marge » des établissements ?
    400 collèges se sont portés volontaires à la rentrée 2019 et l’on attend avec impatience le bilan de l’expérience qui, sur le papier, a tout d’un invraisemblable et indigeste salmigondis :
  • Elle « croise deux domaines de formation : l’EAC (éducation artistique et culturelle), dans ses composantes liées à la parole, et l’apprentissage de l’expression à l’oral ».
  • La liste des exercices possibles donne le vertige : « la lecture à voix haute », « la lecture jouée », « l’échange argumenté (débat, plaidoyer) », « le jeu théâtral », et même « le doublage de séquences filmées », « des procès fictifs » et, cerise sur le gâteau, « l’art très français de la conversation »… Mais attention, il ne s’agit en rien de « techniques oratoires déconnectées d’enjeux artistiques et éthiques » et « les multiples répétitions et variations des productions discursives qui conduisent l’élève à la performance sont ce qui permet à l’élève de cheminer et de trouver sa place dans la parole ». Nous voilà rassurés !
  • L’EAC : le plan du 17/09/2018 met l’accent sur l’éducation artistique et culturelle dont l’éloquence fait partie, mais qui concerne au premier chef les arts plastiques et l’éducation musicale. Ces deux disciplines pourraient à titre expérimental être transformées en un seul enseignement d’EAC en partenariat avec un « acteur culturel » et sur la base d’un projet. On entrevoit les objectifs visés : globalisation, voire suppression pure et simple de ces deux enseignements obligatoires ? Transfert aux collectivités territoriales et aux « partenaires artistiques », donc externalisation de ces enseignements ? (article de l’US, 12/10/2018)
  • Cours le matin, sport l’après-midi : cette organisation qui a connu un relatif engouement autour de 2010 avant de sombrer dans l’oubli semble faire un timide retour. Affaire à suivre.
  • La semestrialisation : censée donner « plus de temps » aux élèves et aux enseignants, cette organisation de l’année impose en fait des bilans de mi-trimestre entraînant un nouveau surcroît de travail sans compensation.
  • Les journées et semaines à thèmes organisées par les CVC (conseils de la vie collégienne, obligatoires depuis 2016) : journée de l’élégance, journée des cultures, semaine de la persévérance, collectes alimentaires… qui confondent joyeusement citoyenneté et engagement avec charité et politesse. Les enseignants sont parfois sollicités pour toutes sortes d’activités sans rapport avec leur discipline : lire des textes sur l’élégance pendant le quart de lecture, accepter des interventions ou faire remplir des questionnaires aux élèves sur le temps de cours.
  • Les CogniClasses proposent d’utiliser dans la pédagogie les principes des neurosciences développés par Stanislas Dehaene, chercheur et actuel président du Conseil scientifique de l’Education nationale. Il s’agit de projets interdisciplinaires concernant 2 ou 3 disciplines et s’appuyant sur le numérique. En partenariat avec une start up, c’est encore mieux (surtout pour la start up)…
  • Les classes sans notes ou l’évaluation par compétences sont présentées par certains chefs d’établissement comme une obligation, alors que seule l’évaluation des compétences du socle en fin de cycle est obligatoire.
  • Le temps d’accueil du matin : retardant d’autant le début des cours, ce temps est consacré à des activités variées comme de la lecture collective, le rattrapage des devoirs non faits à la maison …
  • La « discipline positive » fait son trou dans l’académie de Créteil (voir US du 26/10/2019), pilotée par l’association « Acteurs de lien » qui intervient au PAF et propose toute une collection de kits et ouvrages payants.

 Qu’en dit le SNES-FSU ?

Rappelons d’abord que de manière générale tout ce qui touche à la répartition de la DHG, aux horaires des établissements, des personnels et des élèves doit être voté en CA et que l’évaluation des élèves relève de la liberté pédagogique des enseignants. Les logiciels dont disposent les établissements permettent de choisir pour chaque discipline la manière de faire apparaître l’évaluation dans le bulletin : note chiffrée, lettres, compétences etc.
Le SNES appelle à refuser collectivement tout travail bénévole.

Pour conclure, dans ce catalogue hétéroclite et sans doute non exhaustif, on finit par distinguer quelques fils directeurs : la disqualification du « cours ordinaire » et des savoirs disciplinaires accompagnant la volonté de planter en toute discrétion quelques coins supplémentaires dans le collège unique et dans les statuts des enseignants.
En poussant la logique jusqu’au bout, chaque établissement pourra devenir « expérimental » et ainsi avoir son identité propre, reposant sur l’adhésion des équipes enseignantes et des familles.
Dans cette optique, il deviendra parfaitement logique de confier le recrutement des enseignants au chef d’établissement, voire de supprimer la carte scolaire en mettant les collèges en concurrence entre eux. En favorisant l’intervention de partenaires extérieurs (associations, start up …), ces expériences semblent également préparer sinon la privatisation, au moins l’externalisation de pans entiers de l’éducation et de la formation des enseignants, possible désormais pendant les congés scolaires.

Le SNES-FSU appelle à ne rien se laisser imposer et à continuer d’exiger baisse des effectifs et améliorations des conditions de travail pour ­l’ensemble des personnels, sans oublier les vies scolaires et les équipes pluriprofessionnelles. Avec les collègues, il dénonce le décalage entre la communication ministérielle et la réalité des établissement.
Le SNES-FSU vous rappelle les règles qui régissent actuellement l’expérimentation « innovante ». Il vous donne les outils réglementaires pour défendre vos droits et vous rappelle que c’est la force du collectif qui permet de résister aux pressions hiérarchiques et conserver son énergie de travail pour des projets pédagogiques choisis. voir lien suivant.