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Lycée Blanquer : enquête académique, comment la réforme renforce les inégalités !

mercredi 24 avril 2019
par  Snes S3 SV

Depuis des mois, le Ministre défend sa réforme du lycée à grands renforts d’éléments de langage : le lycée Blanquer sera celui du libre choix, de la lutte contre les inégalités, le lycée de l’ouverture vers de nouveaux horizons, en bref le lycée des possibles. Alors que la contestation prend de l’ampleur, la seule réponse du Ministre est de qualifier de « bobards » les affirmations de ceux qui pointent les très nombreuses incohérences de la sa réforme.
La section académique a lancé une enquête pour faire un premier bilan des vœux d’orientation des élèves et ainsi faire la lumière sur la réalité du lycée Blanquer dans notre académie
. Les premiers retours ont permis de traiter les données de 32 lycées couvrant les vœux de 6812 élèves [1]

 Le lycée des possibles, vraiment ?

Jean-Michel Blanquer insiste « la formule nouvelle offre beaucoup plus de choix » (France Inter). Mais le SNES-FSU a déjà montré les limites des cartes des spécialités telles qu’elles ont été construites. Dans l’académie, à l’occasion de plusieurs groupes de travail et du CTA, le SNES-FSU avait montré que des élèves allaient se voir contraints par l’offre de formation dans les lycées, tout en pointant les obstacles organisationnels à la mise en place de conventions entre établissements, censées permettre aux élèves de se déplacer dans un lycée qui offre certaines spécialités.
Les chiffres de l’enquête académique montrent clairement que l’offre de formation pèse sur les vœux des élèves. L’absence de certaines spécialités dans leur établissement devient, de fait, un obstacle pour les élèves qui se trouvent contraints dans leurs choix. Jean-Michel Blanquer peut bien affirmer aux élèves « prenez les disciplines qui vous plaisent », dès lors que ces disciplines ne sont pas proposées dans leur lycée, l’éventail des possibles se restreint ! C’est particulièrement vrai sur les spécialités dites « non classiques » comme SI, NSI ou certaines spécialités arts. Ainsi, dans les lycées sans la spécialité SI, 2,8% des élèves l’ont demandée alors que dans les lycées qui proposent cette spécialité, 18,28 % des élèves ont fait ce vœu.
On peut faire le même constat pour la spécialité arts plastiques où l’écart varie de 1 à 8


Le discours ministériel met en avant la multitude de combinaisons possibles, qui doivent permettre de sortir du « carcan » des filières. Sur le papier, rien ne s’opposerait à des choix originaux. « Les élèves ont choisi des combinaisons nouvelles » déclare le directeur de la DGESCO, Jean-Marc Huart. Les élèves ont peut-être fait ces choix, mais l’Administration elle-même y met des restrictions en y opposant des contraintes organisationnelles "il peut s’avérer impossible de satisfaire le choix des élèves au sein de l’établissement : si la composition des choix n’est pas possible compte tenu des contraintes d’organisation de l’établissement » (note aux Recteurs de la Dgesco - mars 2019).
Une première analyse des triplettes demandées par les élèves le confirment :

  • dans un lycée de l’académie, dans un premier temps, seules les spécialités demandées par plus de 4 élèves ont été retenues, soit un total de 26, avant que ce seuil ne soit encore remonté.
  • dans un autre lycée, les 6 premières combinaisons sur 33 sont demandées par 61,2% des élèves, quand les 27 autres ne sont demandées que par 38,8% des élèves. Comment faire tenir ces 27 triplettes dans l’organisation d’un lycée ?!

 Un lycée toujours plus inégalitaire


Le lycée actuel est marqué par d’importantes inégalités, notamment de genre
. De nombreuses études sociologiques ont montré la sur-représentation des garçons et la sous-représentation des filles dans les filières scientifiques, ainsi que la sur-représentation des filles et la sous-représentation des garçons dans les filières littéraires. Sur ce point, la réforme ne change rien !
Jean-Marc Huart, n°1 de la Dgesco, affirme que [les filles] « ont une liberté de choix plus importante », mais les chiffres montrent que la réforme ne conduit qu’à une reproduction des inégalités. Ainsi, les disciplines dites littéraires sont davantage demandées par les filles (HLP, LCE et dans une moindre mesure HGGSP), tandis que les spécialités dites scientifiques sont davantage plébiscitées par les garçons comme la physique-chimie par exemple

  Une réforme qui ne change rien à la hiérarchie des filières

Le Ministre prétend casser la hiérarchie entre les filières, notamment la prédominance de la filière S, grâce au libre choix donné aux élèves. Une analyse des vœux des élèves montre qu’il n’en est rien. Ainsi les disciplines qui correspondent à la filière S sont largement plébiscitées, alors même que assez peu d’élèves, voire même très peu se tournent vers certaines spécialités plus littéraires (Humanités, Littérature et Philosophie par exemple). Ainsi, 70% des élèves demandent la spécialité mathématiques, quand la spécialité HLP n’est demandée que par 17,96% des élèves. La situation des spécialités artistiques et de la spécialité LCA est pour le moins inquiétante, et pourrait être rapidement une variable d’ajustement budgétaire...

Le croisement des vœux des élèves et de leur moyenne permet de montrer que les représentations attachées à certaines disciplines sont toujours bien ancrées : les disciplines dites prestigieuses (qui correspondent bien souvent à la filière S) sont majoritairement demandées par les bons élèves, alors que les disciplines vues comme moins prestigieuses (qui correspondent à la filière L, voire ES) sont demandées par les élèves avec des résultats plus faibles.
Deux exemples

  • sur un échantillon de 5 lycées (un LPO, un lycée ZEP, un lycée avec une forte proportion d’élèves de milieux favorisés et deux lycées plutôt mixtes socialement), 89,47% des élèves qui ont plus de 14 de moyenne demandent la spécialité mathématiques, quand seulement à peine 10% de ces mêmes élèves demandent la spécialité HLP
  • on retrouve les mêmes tendance lorsqu’on étudie, de manière poussée, la situation d’un lycée (voir aussi l’étude plus complète de ce lycée)
    85,7% des élèves ayant une moyenne supérieure à 14 demandent les mathématiques, contre 62% des élèves ayant une moyenne comprise entre 10 et 12, et 35,7% des élèves ayant une moyenne inférieure à 8

D’autres éléments d’analyse académique seront disponibles dans les prochains jours, notamment sur les triplettes, mais tous ces éléments, ainsi que l’étude publiée par le SNES-FSU national Lycée Blanquer - retour vers le futur montre que la réforme du lycée imposée à marche forcée par le Ministre de l’Education Nationale est un habile exercice de communication qui ne permet en rien de lutter contre les inégalités existantes ou de favoriser la démocratisation des études. En revanche, elle reste un redoutable outil pour supprimer des postes et renforcer le caractère inégalitaire de notre système éducatif.


[1Au 19 avril 2019, l’échantillon comptait 6812 élèves de 2de, sur 32 lycées, répartis dans les 4 départements. Ces lycées sont de taille variable et de composition sociale très variée (dont des lycées ex-ZEP). Nous avons travaillé sur la base des données anonymes qui concernent, soit l’ensemble du niveau 2de du lycée, soit quelques classes de 2de de l’établissement.

L’échantillonnage n’est pas exempt de toute fragilité, mais on pourra simplement se souvenir que le Ministère de l’Education Nationale, dans ses « indicateurs de performance des lycées », qui servent à établir les « palmarès » dans la presse, ne s’interdit pas de faire des calculs de pourcentage sur des effectifs beaucoup plus faibles, parfois d’une simple vingtaine d’élèves (pour les taux de réussite au baccalauréat)…Si à ce stade de l’année et de notre étude, toute analyse est forcément incomplète, elle a le mérite de mettre en avant des éléments qui montrent que la confrontation des éléments de langage ministériels avec la réalité ne se font pas sans heurts.


Documents joints

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