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Réponse à l’article « Les agrégés n’ont plus le moral », paru dans le Monde

dimanche 23 mai 2010
par  Snes S3 JJD

Réponse à l’article « Les agrégés n’ont plus le moral », paru dans le Monde en ligne, le 21.05.10, http://www.lemonde.fr/societe/artic...

texte transmis par une de nos collègues et exprimant sa réaction personnelle sur cet article

Pour compléter l’information partielle de l’article et dépasser les clichés misérabilistes et les raccourcis dictés par la recherche du sensationnel à tout prix.

La société des agrégés est une association corporatiste qui se pose comme la représentante d’une catégorie distincte d’enseignants, découpage qui, en soi, n’a pas de légitimité : l’agrégation prépare des enseignants du secondaire et non du supérieur ; il n’y a donc aucune légitimité à défendre les agrégés comme une catégorie à part des certifiés, dont les missions sont exactement les mêmes.

L’agrégation est depuis le XIXème siècle un concours de recrutement d’enseignants : il n’y a donc aucune légitimité, parce qu’on sort de l’ENS ULM et qu’on se retrouve devant des jeunes handicapés souffrant de retard mental à crier au scandale et de se comparer à un hyper-diplômé qui travaillerait comme videur.

A La jeune femme qui témoigne de son désarroi face à la réalité de son métier, si elle a étudié la littérature médiévale par intérêt pour la littérature, n’était pas obligée d’investir cet intérêt dans un concours de l’enseignement. Qu’on lui demande de faire son travail dans un contexte de démocratisation et de massification de l’enseignement, qu’en tant qu’intellectuelle, elle ne pouvait pas ignorer, n’a rien de scandaleux. Ce qui l’est en revanche, c’est qu’on place des enseignants, qu’ils soient agrégés ou non, devant un public qui a des besoins particuliers sans formation préalable.

A entendre les témoignages, on a l’impression que les agrégés interrogés souffrent avant tout d’être confrontés à un public qui n’est pas intellectuellement à la hauteur de ses professeurs. C’est pourtant bien la mission des enseignants du service public de l’Education nationale de répondre aux besoins divers d’un public hétérogène issu de la massification de l’enseignement, qui est elle-même le résultat de sa démocratisation.

Les agrégés se plaignent de ne pas être reconnus comme des intellectuels. Etre un intellectuel est aussi une vision et une pratique du monde, voire un engagement critique à l’égard du pouvoir comme instance de production de discours de légitimation. Si seulement 400 agrégés sur les 8000 adhérents de l’association ont répondu à l’enquête et encore, pour certains, de façon incomplète par crainte de représailles, comment peuvent-il venir se plaindre de ce que la société ne leur reconnaisse pas une place qu’ils ne se donnent pas la peine d’occuper ? Ils restent dans la complainte plutôt que de défendre publiquement un statut, un rôle et un salaire qu’ils estiment dignes de leur compétence et de leur niveau de diplôme. Qui viendra faire d’eux des intellectuels s’ils sont incapables de produire un discours autonome sur la place qui doit être la leur dans la société ?

Enfin, pour répondre à la problématique de la dégradation du statut (qu’il s’agisse des conditions de salaire et de travail ou de la place occupée dans le système de l’Education nationale) et de l’image des professeurs, il y a plusieurs choses à dire :
1-Si un constat doit être fait, il doit émaner de l’ensemble de la profession. Une enquête de l’association des agrégés ne peut en aucun cas porter sur la condition enseignante. Elle porte sur les problèmes d’une catégorie d’enseignants qui se perçoivent comme possédant une identité propre qui les sépare des certifiés. Il faut d’ailleurs reconnaître à l’article du Monde l’honnêteté de bien transcrire la différence que les professeurs enquêtés perçoivent entre eux et les autres enseignants. Cette identité est elle-même le produit d’un système élitiste de sélection, qui s’exerce de façon ouverte dans l’Education nationale dès l’entrée du collège et est couronné par les classes préparatoires aux grandes écoles et les concours de l’enseignement. Elle est aussi le produit d’une violence symbolique qui parcourt l’ensemble du corps enseignant, qui opère une lecture hiérarchique sophistiquée (sorti de telle classe préparatoire, de province, de banlieue ou parisienne, préadmissible, admissible ou admis à Normale Sup, Fontenay-Lyon ou ULM, certifié en interne ou externe, certifié ou bi-admissible, agrégé en interne ou en externe, certifié avec une licence ou une maîtrise, titulaire d’un DEA ou d’une thèse...) de sa propre composition en fonction de critères de sélection fondés avant tout sur la réussite et le classement aux concours, donc sur un exercice de bachotage et de formatage académique. Car c’est à cela et à rien d’autre que préparent les concours de l’enseignement. A ce titre, ils ne sont d’ailleurs en aucun cas des préparations à la recherche universitaire et la nécessité impérieuse de posséder une agrégation pour faire carrière à l’université est simplement liée au fait que la possession de ce titre est un critère de sélection supplémentaire pour des postes de maître de conférence offerts en nombre infiniment réduit par rapport à la demande. Pour résumer, les agrégés ne sont jamais que les meilleurs bachoteurs et on voit mal en quoi cela les prédestinerait à la recherche ou légitimerait leur aspiration au statut d’intellectuels, que les certifiés, ou les membres d’autres catégories professionnelles, eux, ne mériteraient pas.
2-En revanche, si le constat d’une dégradation du statut et de l’image (y compris d’eux-mêmes) des enseignants est fait, comme il doit l’être, par et pour l’ensemble de la profession, il doit l’être dans les termes suivants : il y a bien une réalité de dégradation des salaires des professeurs, qu’ils soient agrégés ou certifiés. Mais ce n’est là qu’un aspect mineur de la dégradation globale du statut enseignant : par l’allongement du temps de présence dans les établissements, par l’assignation à des tâches administratives nouvelles (comme l’orientation, dont le gouvernement entend dessaisir les Conseillers d’Orientation Psychologues qui y sont pourtant spécifiquement formés), par la multiplication des réunions (censée s’inscrire dans une meilleure « gouvernance » des établissements"), c’est toute la mission de l’enseignant qui se trouve modifiée. Le temps pris par ces tâches nouvelles est en effet perdu pour la préparation des cours et l’entretien de la culture générale et scientifique des enseignants, qui légitimait, dans le statut de 1950, la limitation de leur temps de cours à 15 ou 18h. Cela ne signifie pas simplement que les professeurs vont enfin se mettre à travailler (puisqu’on les accuse régulièrement d’être payés à ne rien faire). Cela signifie qu’ils vont tout simplement cesser de faire leur travail d’enseignants pour devenir les simples transmetteurs d’un savoir minimaliste clé-en main issu de la relecture par les commissions d’élaboration des programmes de la production scientifique issue des universités. Il n’est pas inutile de rappeler, à ce propos, que les programmes s’élaborent de plus en plus loin des enseignants, qui ne sont consultés qu’à la marge (que ce soit individuellement ou par le biais de leurs syndicats), et en fonction de directives de plus en plus précises et pressantes émanant du gouvernement.

Comment, dans ces conditions, continuer à être des intellectuels ? D’abord, en se coupant de tout corporatisme : la question de la dégradation du statut et de l’image des enseignants n’est ni un problème propre aux agrégés ni même un problème exclusivement enseignant. La précarité croissante dont souffrent de nombreux diplômés et surdiplômés, leur relégation à des emplois et des salaires qui se trouvent bien en deçà de leur niveau de diplôme concernent le monde du travail dans son ensemble. Dans ce contexte, un discours de dénonciation de la condition actuelle des enseignants et de leurs souffrances réelles ne peut faire l’économie d’une réflexion plus globale sur les structures économiques et les politiques libérales mondiale, européenne et nationale et la sur façon dont elles influent aujourd’hui sur les recompositions des filières d’enseignement, sur l’organisation des établissements, sur le contenu des programmes scolaires et de recherche. Le discours des enseignants ne peut pas être une simple complainte : notre souffrance bien réelle doit s’exprimer par la production d’un contre-discours et d’une action de contestation globale des transformations économiques que les politiques libérales actuelles mettent en place. Seule cette posture critique et militante peut rendre aux enseignants une image positive d’eux-mêmes et une place d’intellectuels.

Nada Chaar, professeur agrégée d’histoire-géographie en lycée.