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Lettre de Guy Môquet : à l’occasion de la venue de Christine Albanel dans leur établissement les enseignants du collège Paul Vaillant Couturier d’Argenteuil ont rédigé un communiqué de presse.

mercredi 31 octobre 2007
par  Snes S2 Val d’Oise

COMMUNIQUE DE PRESSE DES ENSEIGNANTS DU COLLEGE PAUL VAILLANT-COUTURIER D’ ARGENTEUIL

Ce 22 octobre doit être lue la lettre que Guy Môquet écrivit à sa mère juste avant d’être fusillé en 1941. Cette initiative qui ne devait concerner au départ que les lycées a été étendue à certains collèges dont le nôtre (le collège Paul Vaillant-Couturier d’Argenteuil). C’est ainsi que Mme Albanel, ministre de la Culture, le préfet du Val d’Oise, l’Inspectrice d’Académie et le maire d’Argenteuil s’invitent au cours d’un collègue chargé de préparer pour l’occasion un cours autour de cette lettre.

Les enseignants sont étonnés par cette initiative. Tant de politiques qui, subitement, s’intéressent au sort de notre collège, situé en Zep, c’est beaucoup d’honneurs... Ca n’a pourtant pas été faute d’attirer leur attention sur les moyens qui nous font cruellement défaut et qui nous amènent à enseigner dans des classes qui excèdent régulièrement la barre des 25 élèves par classe, pour obtenir des dotations « manuels scolaires » qui ne cessent de fondre au soleil (et qui ne permettent pas le renouvellement dans certaines disciplines) sans parler de nos moyens de surveillance dont les diminutions successives ont fragilisé la vie scolaire...

Ce n’est certainement pas, non plus, pour aborder les raisons qui ont amené, un certain nombre d’entre nous, à faire la grève le 18 octobre dernier (suppression de 11200 postes dans l’Education Nationale au budget 2008, menace sur nos retraites avec l’allongement prévu de la durée de cotisations, perte de pouvoir d’achat par la non revalorisation du point d’indice, menaces sur nos statuts...).
Non, si nos politiques font le déplacement c’est pour orchestrer la lecture de la lettre de Guy Môquet dans une classe du collège. Nous sommes en désaccord avec cette démarche.

C’est une intrusion du politique qui cherche à nouveau à instrumentaliser l’Histoire. Cela devient une fâcheuse habitude : déjà, en 2005, une loi (abrogée depuis grâce à la mobilisation des Historiens et enseignants d’Histoire) aurait dû conduire les enseignants à célébrer les bienfaits de la colonisation ! D’autre part le choix d’Argenteuil n’est probablement pas dû au hasard. Ne chercherait-on pas, en y envoyant une ministre, à effacer un souvenir douloureux et regagner un terrain perdu lors de la visite de Nicolas Sarkozy sur la dalle ?

Maintenant, il s’agit de lire une lettre d’un jeune communiste de 17 ans qui vient d’apprendre qu’il va être exécuté comme otage. Cette lettre particulièrement émouvante n’a pas de contenu historique. On ne peut donc se placer avec nos élèves que sur le plan de l’émotionnel n’ayant pas, préalablement, eu le temps d’aborder, la seconde guerre mondiale, la collaboration (Guy Môquet a été arrêté par la police française et son nom a été placé sur une liste de 27 otages par Pucheu, ministre de l’intérieur de Pétain) ni la place jouée dans le conflit par la résistance française... Rappelons d’ailleurs, qu’en classe de troisième, la résistance doit être abordée en... une heure (si l’on veut tenir les programmes...).

Cette absence de contextualisation rend donc cette initiative plus que contestable sur le plan pédagogique et contredit toutes les règles d’usage de notre métier. Par ailleurs, cette injonction à la lecture de ce document, à une date donnée, s’oppose en tout point à la liberté pédagogique des enseignants pourtant encore inscrite dans les textes officiels !

Ces rappels ne signifient évidemment pas que nous n’honorerons pas la mémoire de cet adolescent ni d’autres, qui, comme les cinq martyrs du lycée Buffon ont laissé des lettres. Mais les enseignants d’Histoire du collège le feront lorsque leur progression pédagogique le leur permettra et ils rendront, ainsi, à ces lettres toute leur épaisseur. Enfin, notre collège est connu pour sa participation régulière au Concours National de la Résistance et de la Déportation. Pour les enseignants qui y participent et font participer, chaque année une vingtaine de nos élèves de troisième, ces questions sont beaucoup trop sérieuses pour se contenter de la lecture d’un texte à la faveur d’une commémoration nationale.

Toutes ces raisons nous conduisent à dénoncer ce que Jean Pierre Azéma, historien renommé de l’Histoire du XX° siècle appelle la « caporalisation mémorielle » (« une lettre lue dans tous les établissements scolaires, tous les ans, le même jour, sinon à la même heure ?, quasiment au garde-à-vous ? »*) et nous demandons, avec lui, la liberté (encore garantie mais pour combien de temps ?) d’organiser nos cours comme nous l’entendons en fonction de programmes appliqués nationalement.

Les enseignants du collège PVC

*L’Histoire n°323, septembre 2007