Alors que l’éducation prioritaire est vidée de sa substance, réduite dans notre académie à l’octroi d’une marge à l’IPS qui diminue d’année en année pour les collèges, à des stages de remise à niveau pendant les vacances pour les élèves, et pour les enseignants à une prime plus ou moins en sursis, alors que les classes sont partout prévues à 30 dans les DHG et que le « Choc des savoirs » prétend lutter contre les inégalités, les cités éducatives sont aujourd’hui au cœur des projets gouvernementaux.
La révision prochaine de l’éducation prioritaire prévoit, en effet, de sanctuariser les seuls REP+, le reste de l’éducation prioritaire étant renvoyé au pilotage académique et essentiellement donc aux cités éducatives qui pourraient atteindre le nombre de 1200 en 2027 dans les QPV (quartiers politique de la ville) avec lesquels elles devraient coïncider.
L’histoire des cités éducatives
Les cités éducatives sont issues d’une expérimentation menée à Grigny en 2017 et ont figuré dès l’année suivante dans le rapport de Jean-Louis Borloo intitulé « Vivre ensemble, vivre en grand, pour une réconciliation nationale ».
2019 voit la création des premières cités éducatives, qui sont aujourd’hui au nombre de 208.
Leur but affiché sous l’intitulé pompeux de « Grande alliance éducative » est de « fédérer tous les acteurs de l’éducation dans les territoires qui en ont le plus besoin » afin « d’intensifier la prise en charge de la naissance à l’insertion professionnelle », soit de 0 à 25 ans.
Il s’agit d’une expression de l’idéologie de la « société apprenante » (qui a cours au ministère de l’Éducation nationale et ses entrées jusqu’à l’UNESCO), selon laquelle on apprend partout et tout au long de la vie, donc pas seulement à l’école mais aussi auprès des éducateurs, des associations, des entreprises… Le numérique rend le savoir accessible à tout le monde, ce qui est censé profondément changer le rôle des professeurs, réduits à accompagner les élèves dans leur parcours autonome d’apprentissage. La formation initiale, le métier d’enseignant, mais aussi les diplômes se trouvent ainsi fortement marginalisés et dévalorisés.
Les objectifs affichés
Sur le papier, la cité éducative répond à trois objectifs :
- « Conforter le rôle de l’école » (l’inverse en réalité)
- « Promouvoir la continuité éducative », ce qui brouille la limite entre scolaire et périscolaire.
- « Ouvrir le champ des possibles », selon l’idée que les talents et les mérites individuels sont entravés par un manque d’information et d’ambition liés à une origine modeste. Le renoncement à donner sans distinction « plus à ceux qui ont moins » est ainsi acté, puisque l’on se contente de tenter d’extraire de leur condition les plus ou moins rares élèves « doués » et/ ou « méritants ».
Parallèlement, l’école se retrouve en pratique reléguée en périphérie du modèle de la cité éducative.
Le pilotage
La cité éducative est pilotée par une « troïka » :
- L’Éducation nationale avec un collège à la tête de la cité ;
- La municipalité ;
- La préfecture. C’est ainsi que des médiateurs scolaires sont habilités à intervenir au domicile des familles.
Des moyens insuffisants et mal employés
En moyenne, chaque cité éducative existante a reçu 1,4 million d’euros pour 4 ans, soit 350 000 euros par an. Si l’on en croit le site internet des cités éducatives, elles concernent 1,2 million de jeunes, ce qui revient à un budget moyen de… 60 euros par jeune !
Vue ainsi, la somme est ridicule, mais pour les associations qui en bénéficient, elle est colossale !
Dans la perspective d’une généralisation annoncée des cités éducatives qui pourraient être 1 200 en 2027, on atteindrait environ 420 millions d’euros par an. Une somme importante, mais à mettre en perspective avec les 2 à 3 milliards que coûterait le SNU …
Il est à noter que des conflits existent déjà entre l’État qui réduit ses financements et les municipalités concernées, par définition pas très riches, qui n’ont pas les moyens de compenser ces réductions.
Des partenaires problématiques
Au niveau national, de nombreuses associations sont « partenaires » des cités éducatives dans lesquelles elles interviennent. La plupart sont reconnues d’utilité publique et reçoivent à ce titre des financements en partie défiscalisés de grandes entreprises (qui peuvent aussi mettre certains de leurs salariés à disposition), par le biais ou non de fondations. Il en est de même au niveau local. Elles peuvent bénéficier également de la main d’œuvre des jeunes du Service civique.
C’est ainsi que Total, Vinci, Bouygues, Amazon, Google, Chanel, L’Oréal, Blackrock, la Française des Jeux, la fondation Didier et Martine Primat (couple de milliardaires exilés en Suisse en 1981) et bien d’autres « partenaires » se retrouvent à participer au financement d’actions qui ne sont rien moins qu’une externalisation de missions de l’Éducation nationale, ainsi prise en charge par des intervenants aux qualifications souvent inexistantes et aux compétences parfois douteuses, qui véhiculent des intérêts contraires à ceux du service public.
Autre danger : certaines de ces associations, s’appuyant sur les carences de la formation initiale, proposent déjà des formations pour les enseignants, ce qui pourrait laisser prévoir un nouveau domaine d’externalisation, alors même que 5 jours de formation peuvent nous être imposés chaque année hors temps de cours.
Le bilan 2024 des cités éducatives
Un bilan des cités éducatives a été publié en mars 2024 sous l’égide de l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire). Trois cabinets d’études privés sont arrivés aux conclusions suivantes :
- « L’alliance éducative » n’est que partielle car la mobilisation la plus forte vient de l’Éducation nationale et les partenariats se font en fonction d’objectifs scolaires, ce que semblent déplorer les auteurs du rapport. Les actions concernent principalement la tranche d’âge de 6 à 16 ans.
- Les actions sont nombreuses mais manquent d’ampleur et touchent un public trop restreint. Elles sont assez ponctuelles (1 à 3 par an), ce qui conduit à douter de leurs effets à long terme, et leurs thèmes manquent de cohérence.
Les solutions préconisées sont de fixer des priorités et des axes fondamentaux, d’augmenter la durée des actions et de les offrir à un public plus large (en augmentant le budget ?), d’évaluer davantage, de « développer l’ingénierie », donc de multiplier les réunions entre acteurs et les formations communes, et enfin de renforcer la communication !
Si nous sommes bien d’accord sur le constat qu’avec des moyens faibles et des actions disparates s’adressant à un public restreint, les résultats ne sont pas au rendez-vous (et ce n’est guère surprenant), les conclusions que nous en tirons sont bien différentes.
Toucher tous les élèves, mener des pédagogies construites et cohérentes tout au long de l’année avec des personnels qualifiés, cela s’appelle l’école ! Nous demandons donc pour l’Éducation nationale et pour l’éducation prioritaire en particulier des moyens à la hauteur des besoins afin de bénéficier au minimum d’effectifs allégés. C’est aussi de médecins, d’infirmiers et d’assistants sociaux de l’Éducation nationale dont a besoin l’école.
Les cités éducatives, fer de lance de l’externalisation et de l’entrisme d’organismes privés dans l’éducation, ne sauraient constituer une solution pour réduire les inégalités scolaires et sociales et ne remplaceront pas une vraie politique d’éducation prioritaire !
